La Maison qui ne dormais jamais

 

Il était une fois une maison toute simple, pas bien grande, pas bien élégante, à l’orée d’un village… Alors, pourquoi conter l’histoire d’une maison aussi ordinaire, me direz-vous ? On peut admirer tant de majestueuses et vastes bâtisses, façonnées avec de nobles pierres, des marbres précieux, tant de palais, de riches manoirs, de châteaux fortifiés… on peut même trouver d’étranges demeures faites de boue, de paille, de tissus, de glace ou de bouse de vache.

Étroite, biscornue, cette petite maison ne possédait rien de particulier ; elle se cachait loin des rues fréquentées, des cafés, des magasins, loin de tout enfin… Sa peinture partait en lambeaux, sa cheminée penchait sur le côté et plusieurs lézardes couraient du sol au plafond. À vrai dire, quand, par hasard, ils la longeaient en voiture, les passants ne la remarquaient pas.

 

Pourtant, cette pauvre bâtisse possédait quelque chose qui la différenciait de toutes les autres. Du matin au soir et du soir au matin, elle retentissait de rires et de chants. On y entendait bêler, bramer, beugler, blatérer, piailler, japper, caqueter, ululer, siffler, grouiner, roucouler… La vieille dame qui habitait là depuis toujours accueillait les enfants du voisinage, mais aussi les chats perdus, les chiens errants, les hérissons à trois pattes, l’âne fatigué dont plus personne ne voulait, le lièvre qui n’y voyait plus, le cochon qui s’était enfui de la ferme juste avant d’être mangé… Les oiseaux migrateurs venaient s’y reposer, les insectes y voletaient toute la journée, les abeilles y butinaient sans piquer personne… On aurait juré que même les herbes, les fougères y frémissaient de plaisir. Personne n’y avait jamais chassé, mordu ou griffé personne.

Que puis-je vous dire de plus sur cette maison ? Ah oui, qu’elle n’était entourée d’aucun mur, d’aucune clôture, d’aucune haie ! Le vent jouait librement dans les arbres, les rayons du soleil se promenaient dans le jardin sans rencontrer le moindre obstacle.

 

Le temps s’y écoulait agréablement… du moins jusqu’à ce matin-là. Le jour venait à peine de se lever qu’une voiture noire s’approcha en pétaradant. En sortit un petit homme au visage rond, au ventre rond et coiffé d’un ridicule chapeau rond. Il s’épousseta, ne salua personne et commença à mesurer tout ce qui se trouvait autour de lui : le chemin, le jardin, les murs de la maison, les arbres eux-mêmes. Il resta là des heures entières, à noter, à dessiner : il remplit un épais et large cahier en parlant tout seul. Au bout d’un moment, la vieille dame qui n’avait osé le déranger — si ! Pour lui apporter un peu de thé et un morceau de gâteau — vint enfin lui demander ce qu’il fabriquait. Des personnes importantes, vivant bien loin, dans une grande ville, avaient décidé de construire une route, et celle-ci devait passer juste devant la maison… en tout cas, voilà ce que lui précisa ce monsieur, au titre ronflant de délégué à l’élaboration des circuits durables de communication interurbains de proximité. Il avait pour charge de veiller à la bonne préparation des gros chantiers qui allaient bientôt commencer… « Incessamment sous peu » ajouta-t-il. Il expliqua fièrement à la vieille dame que la nouvelle route allait tout changer dans la région ! « Les gens rejoindraient plus rapidement leurs usines, leurs bureaux »… Et surtout, elle permettrait aux habitants des villages, beaucoup trop isolés d’après ses supérieurs, de se rendre facilement dans les grands magasins de la ville.

« En deux mots, tout irait plus vite. » On ne pouvait se passer de cette route !

 

Et puis, de toute façon, en haut lieu, on s’irritait de ce bizarre endroit où l’on s’amusait sans cesse, où l’on piaillait, aboyait, miaulait, cancanait. Un tel manque de sérieux avait-il un sens dans le monde d’aujourd’hui ? De nombreux voisins s’étaient plaints, alors qu’ils se trouvaient bien loin. Il fallait que cette agitation, que ce désordre cesse au plus vite !

La vieille dame rentra chez elle en tremblant.

Mais comme la plupart d’entre nous quand nous ne savons comment agir, elle se força à oublier l’étrange personnage et son affreux projet… et recommença à s’occuper de ses amis.

 

Seulement, quelques jours plus tard, en s’éveillant, la vieille dame ne vit personne dans son jardin. Elle n’entendit pas la moindre cavalcade, pas le moindre chant d’oiseau. Un silence qui faisait froid dans le dos. Le ventre noué, elle s’assit sur sa chaise et attendit… certaine que ses compagnons avaient pressenti un triste événement. Et tout à coup, en effet, retentit un énorme vacarme : de lourds camions, de gigantesques grues arrivaient en vibrant et tressautant… C’étaient eux qui avaient terrorisé les animaux et les avaient dissuadés d’approcher.

 

Tout agité, gesticulant, hurlant des ordres à tout le monde, le petit homme rond courut vers la maison et traça triomphalement un large trait tout autour d’elle. On aurait dit qu’il dansait de joie. « Ici, on allait bâtir un haut mur, bien épais. Pour votre sécurité, Madame. On ne peut vous laisser accéder directement à notre belle et grande route. Vous pourriez avancer sur la voie sans vous en rendre compte, en pleine nuit par exemple. Et puis ce mur vous protégera des mauvaises gens. Vous devriez vous méfier. On ne sait jamais qui peut entrer. Que dit votre assurance ? »

« Et comment viendront les chiens, les animaux de la forêt et les enfants ? »

Le petit homme rond la regarda l’air étonné et poussa un profond soupir : « Les animaux de la forêt ? Eh bien… comment dire ? Pourquoi voulez-vous qu’ils viennent ? C’est dangereux et salissant. Mais avec les beaux magasins que nous bâtirons sur les bords de la route. Ils trouveront largement de quoi s’occuper. La plupart aiment fouiller dans les poubelles. »

« Les poubelles ? » répéta la vieille dame.

Elle tenta bien de discuter, mais aucun de ces arguments, aucune de ces supplications ne firent changer d’avis le petit homme rond. Tout avait été décidé, signé, planifié. Les équipes de construction attendaient depuis trop longtemps. Chaque heure passée à bavarder représentait une heure de retard. Les marteaux piqueurs piaffaient d’impatience, les camions déchargeaient déjà sable et ciment, briques et ferraille.

 

La vieille dame fit alors ce que nous faisons tous en pareilles circonstances : elle commença à pleurer. Durant plusieurs heures. La maison qui n’avait encore jamais vu pleurer personne, se tassa sur elle-même, et ses volets et portes fermées grincèrent sourdement.

Ces larmes, ces plaintes agirent comme un appel. L’espace tout entier sembla vibrer : tous les oiseaux du voisinage arrivèrent en même temps. Ils croassaient, ils sifflaient, ils piaillaient, ils battaient des ailes rageusement. On ne pouvait les compter tant il y en avait, à tourner juste au-dessous des nuages. Le ciel était devenu aussi noir qu’en pleine nuit.

Puis, brusquement, une corneille se mit à grailler à tue-tête et les oiseaux s’élancèrent contre les machines !

Mais comment leur minuscule bec aurait-il pu briser ou percer le métal d’une grue ou d’un bulldozer ? Les pauvres bêtes rebondissaient contre ces énormes monstres de fer ou restaient plantées dans une porte ou un parechoc.

À demi assommés, ils voletèrent se réfugier chez la vieille dame. Elle leur donna du lait et du pain alors que, penauds et épuisés, ils piaillaient doucement dans le jardin.

 

Les ouvriers, d’abord un peu inquiets par tout ce remue-ménage, s’étaient contenté de hausser les épaules et avaient repris le travail… mais il ne se passa pas cinq minutes avant qu’ils n’éteignent leurs véhicules, leurs engins, leurs outils. Une rivière multicolore fonçait vers eux. Les chats, honteux de n’avoir pas agi les premiers, arrivaient au galop en miaulant et en feulant… ils bondissaient vers les machines, mais un coup de patte n’arrête pas un camion. Les félins y laissèrent la moitié de leurs griffes et quelques dents.

 

Quant aux chiens, ils avaient perdu l’habitude de mordre ou d’aboyer en restant dans la maison. Ils se contentèrent de grogner, de hurler à la mort. Un seul chercha à pincer quelques fesses, mais un solide coup de pied suffit à renvoyer le téméraire animal chez la vieille dame.

 

Les ouvriers s’étaient peu à peu amusés de ces pauvres attaques… et c’est en ricanant qu’ils commencèrent à monter le mur autour du petit jardin.

Horrifiée de ne plus distinguer l’horizon, la maison elle-même tenta de réagir : elle s’agita, fit craquer ses planchers et lança une fumée noire vers le ciel. Les ouvriers ne remarquèrent même pas ses efforts et continuèrent tranquillement leur travail.

 

La vieille dame se sentit tellement triste de voir sa demeure devenir sombre et glacée, si peinée d’entendre les chiens, les chats couiner de rage et de désespoir qu’elle se mit à courir dans tous les sens pour chercher de l’aide. Elle questionnait tout le monde : écureuils, hérissons, scarabées. Personne ne savait comment agir. Ou plutôt, tous proposaient les idées les plus saugrenues. Bombarder les camions avec des noisettes et des figues. Creuser avec les dents un ravin, un gouffre, un précipice devant les grues et les pelleteuses pour qu’elles y tombent. Tisser un rempart avec des centaines de toiles d’araignée et les poils des lapins ou des renards… La vieille dame, découragée, s’écroula sur une grosse branche et commença à pleurer.

« Eh, tu m’empêches de dormir ! » lança une chouette irascible, la seule à n’être jamais entrée dans la maison, sans doute parce qu’elle somnolait quand tout le monde s’y amusait. « Retourne dans ton vacarme habituel. » Mais la vieille dame ne bougea pas et continua à se lamenter : « le mur, la route »… et les sanglots ne lui permirent pas de poursuivre son récit. La chouette lui demanda ce qui la rendait si triste et se mit à réfléchir en écoutant ses explications. « Personne n’aura la force de t’aider contre ces gens sinon la puissante rivière. » Et elle s’envola doucement.

« La rivière ? Pourquoi m’aiderait-elle ? Je la connais à peine. Je sors rarement de chez moi. » Mais, après tout, qu’avait-elle à perdre ? Elle courut donc vers le cours d’eau tout près de la maison.

Parle-t-on à un cours d’eau ? Je l’ignore. Cette fois, au moins, la vieille dame y parvint. Elle avait oublié que plus jeune, elle allait se promener sur ses berges et restait de longues heures à l’admirer. La rivière s’en souvenait, elle. Et puis les animaux qui venaient boire son eau lui contaient comment elle les accueillait, les nourrissait, les dorlotait. La rivière accepta donc de sortir de son lit pour s’élancer vers le chantier. Elle se glissa entre les machines et fit de l’endroit un gigantesque champ de boue. Les ouvriers en hurlaient de colère. Ils ne pouvaient plus ni marcher, ni utiliser leurs véhicules. Certains les abandonnèrent, d’autres réclamèrent une augmentation, d’autres une prime de risque, ou le nettoyage de leurs vêtements, bref les travaux s’interrompirent.

 

Lorsque les machines cessèrent leur vacarme, tous les amis de la vieille dame revinrent timidement vers la maison. Quelle surprise ! Ils découvrirent un mur tout gris, haut et sombre ; et dans le jardin des plaques de métal, des planches, des pierres entassées cachaient la petite demeure elle-même, recroquevillée, tremblant sur ses fondations. Néanmoins les travaux s’étaient enfin interrompus. Il fallut plusieurs heures pour que le jardin recommence à bruire des rires, des cris et des chants… ou du murmure de la rivière. Elle avait décidé de rester là, à quelques mètres de la maison.

 

Malheureusement, quelques jours plus tard, juste après le lever du soleil, de nouvelles et énormes machines arrivèrent en grondant. Pas question d’abandonner le projet. Si cela se révélait nécessaire, on assécherait cette étrange rivière qui s’amusait à changer de lit… La vieille dame préféra demander à son amie de retourner d’où elle venait plutôt que de la voir disparaître tout à fait.

 

Les travaux recommencèrent aussitôt plus bruyants, plus rapides qu’auparavant. On allait regagner le temps perdu… « En deux temps, trois mouvements » comme aimait le répéter le petit homme tout rond. Personne ne fit attention à la chouette qui, irritée par le culot des bipèdes, tenta tout seul d’arrêter le premier camion à démarrer. Elle avait longuement tourné dans le ciel, pris son élan et, encouragée par les feulements des chats et les aboiements des chiens, plongea sur le pare-brise qui ne se fendit même pas. Sans un mot, la vieille dame courut la chercher alors qu’elle gisait assommée sur le sol.

 

Une heure après, à leur tour, les enfants arrivèrent. Comme tous les jours, ils voulaient aller s’amuser dans leur maison, mais ils pouvaient à peine s’entendre ou se voir tant la poussière formait un épais brouillard autour d’eux. Ils avancèrent vers les ouvriers, expliquèrent combien cette maison avait d’importance pour eux, que, chaque jour, ils s’y retrouvaient pour y discuter, pour y apprendre à faire du vélo, à jouer aux cartes, et même à lire. Mais écoute-t-on des enfants ?

 

Sauf que ce matin-là, ces sales gamins, comme le répéterait longtemps le petit homme rond refusèrent de se laisser faire. Ils décidèrent d’aller parler à la route elle-même. Parle-t-on à une route ? Je l’ignore… cette fois, au moins, je ne sais comment, ces enfants parvinrent à s’en faire comprendre. La route explosa de colère : « comment osez-vous me déranger ? On vous a pourtant expliqué mon immense intérêt pour la ville et pour vos campagnes. Je formerais comme les veines d’un grand corps, destinées à nourrir, à irriguer la vie de toute la région. »

Les enfants discutèrent, argumentèrent, supplièrent des heures entières… À la fin, sans doute flattée qu’on lui donne tant d’importance, elle, à qui on ne pensait jamais sauf pour rouler dessus, la route accepta ce qu’on lui demandait. Elle attendit la nuit, se redressa et se tordit en un magnifique virage qui l’amena à deux bons kilomètres de la maison.

 

Le lendemain, les ouvriers furent étonnés par cette étrange trajectoire, mais ils étaient surtout ravis de voir que le chantier avait beaucoup avancé, combien la route avait progressé. Au lieu de s’arrêter auprès de la ridicule petite demeure qui leur créait tant de difficultés, elle serpentait déjà à proximité de la grande ville voisine. Allait-on s’en plaindre ? Risquer d’interminables discussions et peut-être d’énormes efforts pour revenir à son tracé initial ? Personne ne comprenait vraiment ce qui s’était passé, mais tous préférèrent se taire. Même le petit homme rond obtiendrait une récompense pour avoir su travailler si vite.

 

Pendant ce temps, les enfants, encouragés par leur premier succès, décidèrent d’aller parler à la forêt. Une longue conversation, mais beaucoup plus simple qu’avec la route ou la rivière… la forêt aimait les entendre jouer à ses côtés, et dès la nouvelle nuit, elle accepta de s’étendre… oh de quelques dizaines de mètres à peine, jusqu’à la petite demeure.

 

Au réveil, la maison se sentit d’abord inquiète : elle n’avait jamais vu autant d’arbres, autant d’herbes, autant de fleurs, de plantes… devant ses fenêtres, se dressaient des chênes, des bouleaux, des noisetiers et même un magnifique cèdre. Les buissons arrivaient jusqu’à son perron et tout cela bruissait de multiples cris d’animaux.

Les enfants lui expliquèrent qu’il ferait bon vivre auprès d’une si belle forêt et qu’elle les protégerait des chemins, des rues, des autoroutes que les adultes aimaient tant construire.

 

La vieille dame, elle, se contenta de sourire, puis ouvrit ses volets et ses portes et attendit ses anciens amis. Ils arrivèrent un par un… chats, chiens, lapins, oiseaux, mais aussi biches, faons, écureuils, souris et même un grand loup, venu de loin, enchanté de pouvoir jouer avec les autres, lui dont avait si peur, d’habitude.